Le bio et la grande distribution, entre adaptation et perte de sens

Le bio et la grande distribution, entre adaptation et perte de sens

Temps de lecture : 7 minutes

Il y a encore quelques années, consommer bio ça pouvait être compliqué. Quand on habitait pas dans une grande ville, trouver un magasin bio c’était un défi ! Et puis, la grande distribution a fait son apparition sur le marché. Carrefour, Monoprix, Leclerc, Auchan, tous les grands de la distribution ont bien pigé le truc : « le bio a le vent en poupe et nous, notre croissance fout le camp. Faisons du bio ». Alors, dans les faits, pourquoi pas. Cela démocratise le bio, cela le rend plus accessible, les gens mangeront bien, fantastique. Oui mais en pratique, un bio en vaut-il un autre ?


C’est quoi la grande distribution ? 

La grande distribution concerne des magasins où les produits sont en libre service et souvent, ces magasins sont regroupés enchaîne. Le fonctionnement est basé sur une politique d’achats groupés pour jouer sur les prix. Leur modèle économique est très clair : Des produits d’appel avec une forte rotation de produits, le besoin de marques distributeurs où les négociations sont conduites par des centrales d’achat.

Bref, les grands du secteur (pour ne citer que eux : Carrefour, Leclerc, Mousquetaires, U etc) ont du faire face à des changements de consommation. Le chiffre d’affaire stagne et il a fallu remettre en question les offres alimentaires.

étale de super marché

Et le “bio”, c’est quoi ? 

En opposition à l’agriculture conventionnelle, le bio fait référence aux méthodes d’agriculture biologique. Il s’agit d’une autre façon de cultiver mais aussi d’une autre vision de l’agriculture. A savoir, le respect de l’environnement, de la biodiversité, de la santé humaine et du bien être animal.

Certifications : 

Il existe, vous le savez surement, des réglementations et des logos qui permettent de certifier BIO un produit. Un que, Français, nous connaissons bien, est le logo AB. Ce logo est régi par la législation française et garantit  que l’aliment « est composé d’au moins 95% d’ingrédients issus du mode de production biologique », qu’il« respecte la réglementation en vigueur » et que sa certification est« sous le contrôle d’un organisme agrée par les pouvoirs publics français ». Il existe, en France, 8 organismes agréés pour les certifications : ECOCERT France, CERTIPAQ BIO, BUREAU VERITAS, CERTISUD, CERTIS, BUREAU ALPES CONTROLES, QUALISUD et BIOTEK Agriculture.  

Ainsi, un agriculteur souhaitant se convertir au bio doit respecter un cahier des charges. Beaucoup de critères le constituent, comme par exemple : établir un système de gestion durable pour l’agriculture, respecter les normes élevées en matière de bien-être animal et répondre aux besoins comportements propres à chaque espèce animale, exclure l’utilisation d’OGM et de rayonnement ionisant, tenir compte de l’équilibre écologique local, exclure l’utilisation d’engrais minéraux azotés, etc, etc !

Comme vous le constatez, ce cahier des charges (extrait du règlement RCE834/2007) ne concerne pas uniquement les aspects biochimiques et alimentaires, mais également des aspects éthiques en terme de respect de l’environnement et des animaux.

Cependant, on pourra noter quelques flous (« Toute souffrance, y compris, la mutilation, est réduite au minimum pendant toute la durée de vie de l’animal, y compris lors de l’abattage »). Malheureusement, l’association L214 a fait de bien tristes découvertes dans des abattoirs bio (comme celui du Vigan) où comme le précise l’association :« l’élevage bio est souvent fantasmé mais la réalité est tout autre ».

En plus de notre législation française, il existe une certification Européenne (vous devez également en connaître le logo Eurofeuille, une feuille entourée d’étoiles sur un fond vert) qui renforce le règlement de 1991 et qui impose, par exemple, que les produits bio qui sont importés de pays n’appartenant pas à l’Union Européenne soient soumis aux mêmes règles que les produits de l’UE. Mais ! Ce label a vite posé problème. Pourquoi ?

Parce que, premièrement, il est moins exigeant que certains labels nationaux (dont le français) par exemple en terme de pesticides ; et deuxièmement, parce qu’il est possible de retrouver des OGM (teneur maximum de 0.9%). La commission a estimé que ce taux protégeait les agriculteurs bio de contaminations accidentelles et ainsi, ce sont désormais les producteurs qui devront prouver que la contamination ne résulte pas d’une négligence de leur part. A noter que cette tolérance a été dénoncée par l’association GreenPeace.

Voilà pour l’état des lieux de ce qu’est le bio et comment il est réglementé (dans les grandes lignes ! Voici les règlements européens relatifs aux certifications Bio pour plus de détails : RCE 834/2007, RCE 889/2008 et RCE 1235/2008)

Attention, il est important de noter également que de nouveaux labels voient le jour en réaction à des labels jugés trop laxistes comme celui de Bio Cohérence qui exige une alimentation des animaux 100% bio, aucun OGM, et la non-mixité dans les fermes du conventionnel et du bio, par exemple. 

carottes dans un panier

Où en est la consommation du bio en France ?

En France en 2016, 32 262 exploitations étaient engagées en bio (AgenceBio). Dans une étude, l’INSEE confirme nos a priori sur le bio : la taille des exploitations est souvent plus petite, les fruits et légumes viennent plutôt de maraichage en plein air (70%) contre 41% en conventionnelle. Côté élevage, la productivité moyenne par animal est plus faible en bio, inférieure de 20 à 25% mais avec un coût de 18% supérieur (lait de vache). L’agriculture bio fonctionne plutôt en circuit court (90% des maraichers bio contre moins de 50% en conventionnels).

Les produits les plus consommés en bio sont les fruits et légumes (84%), les produits laitiers et les œufs (72%) et les produits d’épicerie (pâtes, riz … à 58%) selon l’Agence Bio. Et si les grandes distributions perdent de la vitesse, le réseau Biocoop a connu, lui, en 2016, une augmentation de 25% de son chiffre d’affaire (LeMonde). Tout le marché est en pleine croissance à deux chiffres (+10% par an) avec un chiffre d’affaire de 5.5 milliards en 2015. Alors, forcément, ça suscite la curiosité des plus grands …

La grande distribution attaque le marché du bio 

Les premiers enjeux sont d’ordre éthiques : Faire du volume et du bio, n’est-ce pas antinomique ? Car si les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à vouloir passer au bio, cela signifie qu’il va falloir convertir de grosses fermes industrialisées au bio. Et là, déjà, si vous vous rappelez des principes éthiques du bio, ça commence à poser un problème.

Ensuite, toujours pour satisfaire ces obligations de volume, les importateurs vont se tourner vers des zones de monocultures intensives, comme l’Amérique Latine. En moyenne, 24% des produits bio en France sont importés, et jusqu’à 52% pour des produits d’épicerie. Empreinte carbone douteuse …

On peut aussi citer les jambons bio remplis de nitrite de sodium (E250) pour les rendre tout beau, tout rose malgré le danger des nitrites.

Un bio en vaut-il un autre ? 

Alors est-ce que le bio de grande surface est moins bon qu’un bio d’enseigne spécialisée ? Pas vraiment, au sens où les réglementations sont les mêmes. En revanche, consommer bio c’est aussi des engagements éthiques (environnement, conditions de travail, additifs), et là, certains industriels sont moins précautionneux.

Le bio, c’est une obligation de moyens avant d’être une obligation de résultats. Mais le bio va-t-il pouvoir garder son âme et s’adapter à une demande de masse ?

Deuxièmement, les enjeux sont économiques : Le nerf de la guerre comme on dit. Les enseignes spécialisées souffrent de l’idée que « le bio ça coûte cher », et franchement, ce n’est pas faux. Pour une raison simple : c’est cher à produire parce que le rendement est inférieur à celui de l’agriculture conventionnelle.

Côté grande distribution, les gens doutent parfois de la qualité du bio mais disent aussi que leur bio est moins cher. Mais est-ce réellement vrai ?

Que vaut le bio de la grande distribution ? 

Plus ou moins. Disons que les enseignes BIO sont souvent plus chères, et encore ! Leurs fruits et légumes ainsi que leurs produits en vrac sont globalement moins chers que le bio de grande surface. Mais là où les grands distributeurs ont bien compris leur intérêt, c’est sur les marges. Explications !

L’UFC Que Choisir a examiné les prix du bio chez les grands distributeurs. Ils estiment que les conditions de production du bio (à savoir, moins de rendement donc vendu plus cher) ne justifie pas la moitié du surcoût observé en grande surface. L’autre moitié s’explique donc, selon eux, dans les niveaux de marge des enseignes et de la TVA.

Attention, point compta !

Par exemple, une grande surface achète à son fournisseur un produit à 1€, vendu 1€20. La différence de 20 centimes est ce qu’on appelle la marge brute.

Premièrement, la marge brute (fixée à 46% dans la grande distribution) est la même pour les produits bio ou non bio. Mais comme les coûts de production du bio sont plus chers et que la marge est la même, le produit bio se retrouve plus cher. (InfoRTL par rapport à l’étude de UFC Que Choisir)

Deuxièmement, les grandes surfaces réalisent ce qu’on appelle des marges arrières. Une fois le produit vendu 1€20 (marge brute de 20cts), les fournisseurs peuvent faire des ristournes au magasin (par exemple, de 20 cts). Ainsi, dans la comptabilité apparaît une marge de 20 cts, mais la réalité est bien de 40 cts. Et comme ces marges arrières sont souvent accordées sur la totalité de la livraison (composée de produits différents), il est relativement difficile de connaître précisément les marges qu’une grande surface fait sur un produit.

On est bien d’accord : je ne dis pas que les grandes surfaces font inutilement de la marge sur notre dos. Cette marge brute sert aussi à payer le personnel et les charges. Mais nous dirons que ce n’est pas toujours bien transparent.

En conclusion, mêmes qualités nutritionnelles, a priori, oui (hors scandales sur des produits en particulier). Mêmes qualités éthiques, a priori, non. Mêmes retombées économiques ? Bien sur que non. La grande distribution a un intérêt financier à se placer sur ce marché. On peut quand même reconnaître que cela facilite l’accessibilité au bio (notamment dans les campagnes). L’enjeu sera surtout pour la filière bio d’arriver à conserver ses valeurs morales tout en répondant aux exigences de gros volume à faible coût.

Mais la filière bio n’était-elle pas, justement, la proposition d’une nouvelle consommation ?

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Sources :

Etude de l’INSEE : Enviro17c_D2_Agriculture-bio.pdf

Le Monde

François Langlet et son analyse économique pour RTL par rapport à l’enquête d’UFC Que Choisir

AgenceBio

BioALaUne

Wikipédia

Association L214

Cahier des charges Certification Européenne

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